Naissance du parc provincial Sleeping Giant : une histoire de rupture

Cara Freitag, naturaliste principale du parc provincial Sleeping Giant, est l’auteure de la publication d’aujourd’hui.

Il y a très, très longtemps, d’énormes pressions s’exerçaient sur le continent nord-américain pour le fractionner.

On peut facilement s’imaginer que le panorama du géant endormi (Sleeping Giant) a toujours été identique, mais chacun de ses magnifiques paysages nous indique le contraire.  

Aujourd’hui considérée comme une zone géologique stable, la formation rocheuse appelée Sleeping Giant témoigne d’une intense activité géologique révolue.

Me croiriez-vous si je vous disais que…

le sol sous nos pieds est en constant mouvement?

La Terre n’est pas entièrement ferme et comprend un manteau de roche fondue sous sa surface. Le sol sur lequel nous marchons s’appelle la croûte terrestre. Là où les choses se compliquent vraiment, c’est lorsqu’on veut expliquer de quoi cette croûte est faite.

La croûte, la surface mince de la Terre, se divise en deux : la croûte océanique et la croûte continentale.

La croûte océanique, qui se forme sous l’océan, est plus dense et plus mince que la croûte continentale. Elle est formée par le manteau de roche fondue qui se refroidit immédiatement au contact de l’océan. Elle se compose de roches foncées et lourdes comme le basalte.

grande falaise boisée surplombant le lac
Signes de changements géologiques spectaculaires le long du sentier Head au parc national Sleeping Giant

La croûte continentale est plus variée, composée de roches plus légères et anciennes qui se sont refroidies plus lentement au fil du temps. Elle est beaucoup plus épaisse et moins dense, ce qui fait qu’elle repose plus en hauteur sur le manteau et s’élève au-dessus des océans, formant le sol sur lequel nous vivons.

La croûte terrestre entière est fractionnée en nombreuses parcelles que l’on appelle les plaques tectoniques, comme celle de l’Amérique du Nord où se situe l’Ontario.

Les plaques interagissent entre elles et lorsque cela se produit, cela peut donner naissance à des montagnes et à l’expansion d’îles et d’océans, et causer des tremblements de terre.

Et pourquoi toutes ces informations?

Parce qu’il y a environ un milliard d’années, la région qui devait devenir le parc provincial Sleeping Giant se trouvait juste à la limite de l’activité tectonique.

Cette activité a occasionné un fossé, en forme de fer à cheval, qui a recouvert le lac Supérieur et s’est étendu jusqu’aux États-Unis. On l’appelle le rift médio-continental.

falaise rocheuse se détachant de la forêt, au-dessus du lac
Falaise rocheuse du rift, visible du sentier Nanabosho Lookout surplombant le lac Supérieur, une partie intégrante du rift

L’un des grands mystères de ce monde est que nous ignorons pourquoi ce fossé (le rift) s’est arrêté. Certaines théories ont été avancées, mais aucune n’a pu être confirmée.

Ce qui est arrivé est très difficile à expliquer étant donné que cela s’est produit il y a si longtemps.

Mais comment être certain que cela se soit produit?

Nous savons où le rift se situait d’après le type de roches qui composent sa structure là où elle est exposée. Aussi, la roche qui s’est formée dans l’effondrement provient de la croûte océanique, qui est plus dense que la croûte continentale environnante.

La roche qui provient du rift s’appelle la diabase et on la retrouve partout dans le parc, de la formation Sleeping Giant, à la montagne Thunder, à Tee Harbour, à Sea Lion, et dans de nombreux affleurements rocheux.

La diabase est une roche foncée et dense. Elle s’est formée en profondeur et s’est refroidie plus lentement; ses cristaux sont donc légèrement plus gros que ceux du basalte. Sinon, la diabase et le basalte ont la même composition minérale.

Et que s’est-il passé durant le rift?

En fait, le sol s’est affaissé, le magma est remonté et le manteau terrestre a commencé à s’introduire dans les fissures de la roche sédimentaire tendre et friable qui se trouvait dans la région.

Le magma a exercé d’immenses pressions et s’est infiltré dans les fissures existantes et les a élargies.

Ces intrusions solidifiées prennent le nom de filon-couche (lorsqu’elles sont à l’horizontale) ou de dyke (lorsqu’elles sont à la verticale).

Et comment peut-on voir quelque chose qui s’est formé en profondeur?

C’est grâce à la période glaciaire, puisque le mouvement glaciaire transforme le paysage.

Les glaciers transportent et déposent des sédiments, creusent de profonds sillons dans le paysage, créent des lacs et des rivières, déplacent les végétaux, influencent les cultures et les civilisations, et exposent le relief.

gros plan d’une falaise couverte d’arbres, devant le lac
La falaise de filon-couche en diabase de la tête du Géant, exposée après la période glaciaire

Lors de la dernière période glaciaire, les glaciers ont sculpté la roche sédimentaire plus friable, exposant ainsi les structures plus solides de diabase, que nous prenons plaisir à admirer dans le parc de nos jours.

Des formations en constante évolution

Depuis son émergence et son exposition aux éléments après la fonte des glaciers il y a environ 10 000 ans, la formation Sleeping Giant a bien changé.

On retrouve dans beaucoup d’endroits du parc ce qu’on appelle des éboulis. Ces derniers se forment par l’érosion de roches qui se détachent de leur relief original et tombent au sol, créant un amoncellement de roches en pente.

falaise rocheuse abrupte le long du lac
Un tablier d’éboulis à Talus Lake

La formation rocheuse Sea Lion a aussi connu son lot de changements.

Après avoir émergé de la glace, la formation a été fouettée par les vagues du lac Supérieur et les roches transportées par les eaux pendant environ 10 000 ans. Elle a aussi été abîmée par les températures extrêmes qui ont modifié l’apparence du dyke en diabase par le biais d’un processus appelé gélifraction (érosion causée par le gel et le dégel), qui fragilise la roche.

D’une lame rocheuse plate, à un lion assis contemplant le lac Supérieur, à une arche rocheuse qui ressemble drôlement à un éléphant, et possiblement dans le futur à une tour rocheuse entourée d’eau une fois l’effondrement de l’arche, la formation Sea Lion est en processus constant de changement.

À gauche : vieille photo d’une structure géologique dans le lac. À droite : photo plus récente de la structure géologique dans le lac
À gauche : Des représentants de la mine Silver Islet sur le Sea Lion à la fin des années 1800. À droite : Remarquez la crinière et la face manquantes du lion aujourd’hui. L’arche du Sea Lion sera sans doute la prochaine partie de la formation à s’effondrer dans le lac

Même si le paysage qu’admirent les visiteurs depuis les cent dernières années ne semble pas avoir vraiment changé, l’érosion se poursuit indéniablement.

Chaque année, plus de roches se détachent des falaises du Géant, plus de vagues s’écrasent sur le rivage et lèchent l’arche rocheuse, et le vent et la pluie éliment les falaises.

Chaque jour, le paysage se transforme légèrement, presque imperceptiblement, et ce n’est qu’au bout de plusieurs décennies que nous pouvons constater les changements qui se sont opérés autour de nous.

Le changement est un processus naturel qu’on ne peut freiner.

Un jour, le Sea Lion s’écrasera dans les flots du lac Supérieur et disparaîtra. Nous ne pouvons l’empêcher, et ce n’est pas tragique en soi.

Le parc continuera de nous émerveiller. Il sera tout simplement légèrement différent.

Venez constater par vous-même le rift en visitant le parc national Sleeping Giant!

Articles connexes